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Lorsque dArtagnan arriva en vue du petit terrain vague qui sétendait au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste à légard des duels navait rien a dire.
Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiquelle eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, sétait assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne labandonnaient jamais. À laspect de dArtagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son côté, naborda son adversaire que le chapeau à la main et sa plume traînant jusquà terre.
« Monsieur, dit Athos, jai fait prévenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés. Je métonne quils tardent : ce nest pas leur habitude.
Je nai pas de seconds, moi, monsieur, dit dArtagnan, car arrivé dhier seulement à Paris, je ny connais encore personne que M. de Tréville, auquel jai été recommandé par mon père qui a lhonneur dêtre quelque peu de ses amis. »
Athos réfléchit un instant.
« Vous ne connaissez que M. de Tréville ? demanda-t-il.
Oui, monsieur, je ne connais que lui.
Ah çà, mais, continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à dArtagnan, ah çà, mais si je vous tue, jaurai lair dun mangeur denfants, moi !
Pas trop, monsieur, répondit dArtagnan avec un salut qui ne manquait pas de dignité ; pas trop, puisque vous me faites lhonneur de tirer lépée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort incommodé.
Très incommodé, sur ma parole, et vous mavez fait un mal du diable, je dois le dire ; mais je prendrai la main gauche, cest mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce, je tire proprement des deux mains ; et il y aura même désavantage pour vous : un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette circonstance.
Vous êtes vraiment, monsieur, dit dArtagnan en sinclinant de nouveau, dune courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme ; causons donc dautre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit désagréable. Ah ! sangbleu ! que vous mavez fait mal ! lépaule me brûle.
Si vous vouliez permettre, dit dArtagnan avec timidité.
Quoi, monsieur ?
Jai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de ma mère, et dont jai fait lépreuve sur moi-même.
Eh bien ?
Eh bien, je suis sûr quen moins de trois jours ce baume vous guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri : eh bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur dêtre votre homme. »
DArtagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.
« Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non pas que je laccepte, mais elle sent son gentilhomme dune lieue. Cest ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et dici à trois jours on saurait, si bien gardé que soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et lon sopposerait à notre combat. Ah çà, mais ! ces flâneurs ne viendront donc pas ?
Si vous êtes pressé, monsieur, dit dArtagnan à Athos avec la même simplicité quun instant auparavant il lui avait proposé de remettre le duel à trois jours, si vous êtes pressé et quil vous plaise de mexpédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.
Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux signe de tête à dArtagnan, il nest point dun homme sans cervelle, et il est à coup sûr dun homme de coeur. Monsieur, jaime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas lun lautre, jaurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, jai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah ! en voici un, je crois. »
En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le gigantesque Porthos.
« Quoi ! sécria dArtagnan, votre premier témoin est M. Porthos ?
Oui, cela vous contrarie-t-il ?
Non, aucunement.
Et voici le second. »
DArtagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis.
« Quoi ! sécria-t-il dun accent plus étonné que la première fois, votre second témoin est M. Aramis ?
Sans doute, ne savez-vous pas quon ne nous voit jamais lun sans lautre, et quon nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois inséparables ? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau
De Tarbes, dit dArtagnan.
Il vous est permis dignorer ce détail, dit Athos.
Ma foi, dit dArtagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union nest point fondée sur les contrastes. »
Pendant ce temps, Porthos sétait rapproché, avait salué de la main Athos ; puis, se retournant vers dArtagnan, il était resté tout étonné.
Disons, en passant, quil avait changé de baudrier et quitté son manteau.
« Ah ! ah ! fit-il, quest-ce que cela ?
Cest avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main dArtagnan, et en le saluant du même geste.
Cest avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
Mais à une heure seulement, répondit dArtagnan.
Et moi aussi, cest avec monsieur que je me bats, dit Aramis en arrivant à son tour sur le terrain.
Mais à deux heures seulement, fit dArtagnan avec le même calme.
Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos ? demanda Aramis.
Ma foi, je ne sais pas trop, il ma fait mal à lépaule ; et toi, Porthos ?
Ma foi, je me bats parce que je me bats », répondit Porthos en rougissant.
Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du Gascon.
« Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
Et toi, Aramis ? demanda Athos.
Moi, je me bats pour cause de théologie », répondit Aramis tout en faisant signe à dArtagnan quil le priait de tenir secrète la cause de son duel.
Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de dArtagnan.
« Vraiment, dit Athos.
Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas daccord, dit le Gascon.
Décidément cest un homme desprit, murmura Athos.
Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit dArtagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses. »
À ce mot dexcuses, un nuage passa sur le front dAthos, un sourire hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la réponse dAramis.
« Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit dArtagnan en relevant sa tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies : je vous demande excuse dans le cas où je ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde ! »
À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, dArtagnan tira son épée.
Le sang était monté à la tête de dArtagnan, et dans ce moment il eût tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis.
Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et lemplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à toute son ardeur.