Всего за 630 руб. Купить полную версию
DArtagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous le manteau qui laveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il redoutait surtout davoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique baudrier que nous connaissons ; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos cest-à-dire précisément sur le baudrier.
Hélas ! comme la plupart des choses de ce monde qui nont pour elles que lapparence, le baudrier était dor par-devant et de simple buffle par-derrière. Porthos, en vrai glorieux quil était, ne pouvant avoir un baudrier dor tout entier, en avait au moins la moitié : on comprenait dès lors la nécessité du rhume et lurgence du manteau.
« Vertubleu ! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser de dArtagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de vous jeter comme cela sur les gens !
Excusez-moi, dit dArtagnan reparaissant sous lépaule du géant, mais je suis très pressé, je cours après quelquun, et
Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard ? demanda Porthos.
Non, répondit dArtagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même ce que ne voient pas les autres. »
Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant aller à sa colère :
« Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
Étriller, monsieur ! dit dArtagnan, le mot est dur.
Cest celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses ennemis.
Ah ! pardieu ! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres, vous. »
Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, séloigna en riant à gorge déployée.
Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur dArtagnan.
« Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous naurez plus votre manteau.
À une heure donc, derrière le Luxembourg.
Très bien, à une heure », répondit dArtagnan en tournant langle de la rue.
Mais ni dans la rue quil venait de parcourir, ni dans celle quil embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement queût marché linconnu, il avait gagné du chemin ; peut-être aussi était-il entré dans quelque maison. DArtagnan sinforma de lui à tous ceux quil rencontra, descendit jusquau bac, remonta par la rue de Seine et la Croix-Rouge ; mais rien, absolument rien. Cependant cette course lui fut profitable en ce sens quà mesure que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait.
Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se passer ; ils étaient nombreux et néfastes : il était onze heures du matin à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon dont dArtagnan lavait quitté.
En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de tuer chacun trois dArtagnan, avec deux mousquetaires enfin, cest-à-dire avec deux de ces êtres quil estimait si fort quil les mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes.
La conjecture était triste. Sûr dêtre tué par Athos, on comprend que le jeune homme ne sinquiétait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme lespérance est la dernière chose qui séteint dans le coeur de lhomme, il en arriva à espérer quil pourrait survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de survivance, il se fit pour lavenir les réprimandes suivantes :
« Quel écervelé je fais, et quel butor je suis ! Ce brave et malheureux Athos était blessé juste à lépaule contre laquelle je men vais, moi, donner de la tête comme un bélier. La seule chose qui métonne, cest quil ne mait pas tué roide ; il en avait le droit, et la douleur que je lui ai causée a dû être atroce. Quant à Porthos ! Oh ! quant à Porthos, ma foi, cest plus drôle. »
Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire, nallait pas blesser quelque passant.
« Quant à Porthos, cest plus drôle ; mais je nen suis pas moins un misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare ! non ! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui ny est pas ! Il meût pardonné bien certainement ; il meût pardonné si je neusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts, cest vrai ; oui, couverts joliment ! Ah ! maudit Gascon que je suis, je ferais de lesprit dans la poêle à frire. Allons, dArtagnan mon ami, continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute laménité quil croyait se devoir, si tu en réchappes, ce qui nest pas probable, il sagit dêtre à lavenir dune politesse parfaite. Désormais il faut quon tadmire, quon te cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce nest pas être lâche. Regardez plutôt Aramis : Aramis, cest la douceur, cest la grâce en personne. Eh bien, personne sest-il jamais avisé de dire quAramis était un lâche ? Non, bien certainement, et désormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah ! justement le voici. »
DArtagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques pas de lhôtel dAiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son côté, Aramis aperçut dArtagnan ; mais comme il noubliait point que cétait devant ce jeune homme que M. de Tréville sétait si fort emporté le matin, et quun témoin des reproches que les mousquetaires avaient reçus ne lui était daucune façon agréable, il fit semblant de ne pas le voir. DArtagnan, tout entier au contraire à ses plans de conciliation et de courtoisie, sapprocha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent à linstant même leur conversation.
DArtagnan nétait pas assez niais pour ne point sapercevoir quil était de trop ; mais il nétait pas encore assez rompu aux façons du beau monde pour se tirer galamment dune situation fausse comme lest, en général, celle dun homme qui est venu se mêler à des gens quil connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible, lorsquil remarqua quAramis avait laissé tomber son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus ; le moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance : il se baissa, et de lair le plus gracieux quil pût trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour le retenir, et lui dit en le lui remettant :
« Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de perdre. »
Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et des armes à lun de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutôt quil ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
« Ah ! Ah ! sécria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a lobligeance de te prêter ses mouchoirs ? »
Aramis lança à dArtagnan un de ces regards qui font comprendre à un homme quil vient de sacquérir un ennemi mortel ; puis, reprenant son air doucereux :
« Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir nest pas à moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutôt quà lun de vous, et la preuve de ce que je dis, cest que voici le mien dans ma poche. »
À ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort élégant aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fût chère à cette époque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orné dun seul chiffre, celui de son propriétaire.