Monsieur Lee songeait déjà à comment il allait pouvoir agrandir son exploitation grâce à cette aide supplémentaire. Peut-être pourraient-ils ajouter une douzaine de volailles supplémentaires, quelques porcs, voire un champ de maïs sucré à leur actif. Il finit cependant par sextirper de ses rêveries.
« Et si cest grave, Meuh ? Je ne te lai pas encore dit, mais jai fait deux syncopes cette semaine, et je ne suis pas passé loin den faire deux ou trois de plus.
Pourquoi tu ne me las pas dit plus tôt ?
Je ne voulais pas que tu te fasses du souci, et tu naurais de toute façon rien pu y faire, non ?
Non, pas moi-même, mais je taurais envoyé voir ta tante plus tôt, voire un médecin.
Ah, tu me connais. Je taurais dit : « attendons de voir ce que ma tante en dit avant de dépenser tout cet argent. » Mais je dois bien avouer que je me sens très bizarre parfois, et jai un peu peur de ce que ma tante va me dire demain.
Moi aussi. Tu te sens vraiment si mal ?
Parfois. Cest surtout que je nai pas dénergie du tout. Normalement, jarrive toujours à courir et sauter après les chèvres, et maintenant rien que les regarder me fatigue !
Quelque chose ne va vraiment pas ; ça, jen suis certaine. Bon, Paw, dit-elle, en utilisant son surnom peu imaginatif pour lui, puisque cela signifiait simplement « papa » en thaï. Les enfants arrivent. Tu veux leur parler de tout ça maintenant ?
Non, tu as raison. À quoi bon les inquiéter maintenant ? Mais je pense que ma tante me convoquera demain en fin daprès-midi, donc dis-leur que nous aurons une réunion de famille aux alentours du dîner et quils devront être présents. Je pense que je vais aller me coucher maintenant. Je me sens de nouveau fatigué. Le crachat de ma tante ma brièvement ragaillardi, mais ça ne fait déjà plus effet. Dis-leur que je vais bien, mais demande à Den de sortir les chèvres pour moi demain, daccord ? Il na pas besoin daller loin ; jusquà la rivière suffira, histoire quelles broutent et boivent Ça ne leur fera pas de mal si ce nest quun jour ou deux.
Quand tu auras quelques minutes, est-ce que tu pourras aussi me faire de ton thé spécial, sil te plaît ? Celui au gingembre, à lanis, et tout ça Ça devrait me requinquer un peu Oh, et pourquoi pas aussi des graines de melon ou de tournesol Tu pourrais demander à Din den casser quelques-unes pour moi ?
Tu ne voudrais pas une tasse de soupe ? Cest ce que tu préfères.
Daccord, mais, si je dors, pose-la sur la table et je la boirai froide plus tard. Salut, les enfants. Je vais me coucher tôt aujourdhui, mais pas dinquiétude, je vais bien. Votre mère vous donnera les détails. Jai juste une espèce dinfection, je crois. Bonne nuit, tout le monde.
Bonne nuit, Paw », répondirent-ils tous.
Din avait lair de se faire le plus de souci dentre eux tous, mais ils le regardèrent tous avec angoisse prendre congé de la conversation, avant de finalement échanger des regards inquiets entre eux.
Allongé dans lobscurité silencieuse, Monsieur Lee sentit ses flancs lélancer encore plus intensément, de la même manière quune dent cariée causait toujours plus de soucis la nuit, mais il était si exténué quil sendormit quand même rapidement, bien avant que son thé, sa soupe, et ses graines lui parvinssent.
À lextérieur de la maison, assis sur la grande table à demi-éclairée, le reste de la petite famille discuta des soucis de Monsieur Lee à voix basse, bien que personne naurait pu les entendre sils avaient parlé à voix haute.
« Est-ce que Paw est en train de mourir, Maman ? demanda Din, au bord des larmes.
Bien sûr que non, ma chérie, répondit linterrogée. Du moins Je ne pense pas. »
(retour au début)
2 LE DILEMME DE LA FAMILLE LEE
Comme cela était courant à la campagne, toute la famille dormait dans une unique pièce dans la maison : Maman et Papa avaient un matelas double et les enfants avaient chacun un matelas une place, et les trois lits étaient chacun protégés par une moustiquaire. Au lever du jour, chacun fit de son mieux pour se déplacer à pas de loup afin de ne pas réveiller Heng.
Ils savaient que quelque chose nallait vraiment pas, car il était habituellement le premier à être levé et en vadrouille, bravant même les matins les plus froids. Ils jetèrent tous un coup dœil à son visage à travers le filet protecteur et le trouvèrent mortellement pâle. Ils échangèrent des regards inquiets, puis Madame Lee les fit sortir de la pièce.
« Din, ma chérie, rends-nous service. Je naime pas du tout la tête qua ton père ce matin, alors douche-toi vite et va voir si ta grand-tante a quelque chose à nous dire, daccord ? Merci, ma grande. Si elle nest pas encore prête, comme il est tôt je le sais bien , demande-lui, si tu veux bien, si elle peut accélérer le pas pour son neveu préféré, avant quil ne soit trop tard.
Din se mit à pleurer tout en se ruant vers la douche.
Désolée, trésor ; je ne voulais pas te faire tinquiéter ! » sexclama Madame Lee en direction du dos tourné de sa fille.
Lorsque Din arriva chez sa grand-tante, une quinzaine de minutes plus tard, la vieille Chamane était éveillée et habillée, assise sur une grande table devant sa maison et en train de consommer de la soupe de riz.