Луи Фердинанд Селин - Voyage au bout de la nuit / Путешествие на край ночи. Книга для чтения на французском языке стр 18.

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Cependant javais peu de chances dy échapper, je navais aucune des relations indispensables pour sen tirer. Je ne connaissais que des pauvres, cest-à-dire des gens dont la mort nintéresse personne. Quant à Lola, il ne fallait pas compter sur elle pour membusquer. Infirmière comme elle était, on ne pouvait rêver, sauf Ortolan peut-être, dun être plus combatif que cette enfant charmante. Avant davoir traversé la fricassée boueuse des héroïsmes, son petit air Jeanne dArc maurait peut-être excité, converti, mais à présent, depuis mon enrôlement de la place Clichy, jétais devenu devant tout héroïsme verbal ou réel, phobiquement rébarbatif. Jétais guéri, bien guéri.

Pour la commodité des dames du Corps expéditionnaire américain, le groupe des infirmières dont Lola faisait partie logeait à lhôtel Paritz et pour lui rendre, à elle particulièrement, les choses encore plus aimables, il lui fut confié (elle avait des relations) dans lhôtel même, la Direction dun service spécial, celui des beignets aux pommes pour les hôpitaux de Paris. Il sen distribuait ainsi chaque matin des milliers de douzaines. Lola remplissait cette fonction bénigne avec un certain petit zèle qui devait dailleurs un peu plus tard tourner tout à fait mal.

Lola, il faut le dire, navait jamais confectionné de beignets de sa vie. Elle embaucha donc un certain nombre de cuisinières mercenaires, et les beignets furent, après quelques essais, prêts à être livrés ponctuellement juteux, dorés et sucrés à ravir. Lola navait plus en somme quà les goûter avant quon les expédiât dans les divers services hospitaliers. Chaque matin Lola se levait dès dix heures et descendait, ayant pris son bain, vers les cuisines situées profondément auprès des caves. Cela, chaque matin, je le dis, et seulement vêtue dun kimono japonais noir et jaune quun ami de San Francisco lui avait offert la veille de son départ.

Tout marchait parfaitement en somme et nous étions bien en train de gagner la guerre, quand certain beau jour, à lheure du déjeuner, je la trouvai bouleversée, se refusant à toucher un seul plat du repas. Lappréhension dun malheur arrivé, dune maladie soudaine me gagna. Je la suppliai de se fier à mon affection vigilante.

Davoir goûté ponctuellement les beignets pendant tout un mois, Lola avait grossi de deux bonnes livres! Son petit ceinturon témoignait dailleurs, par un cran, du désastre. Vinrent les larmes. Essayant de la consoler, de mon mieux, nous parcourûmes, sous le coup de lémotion, en taxi, plusieurs pharmaciens, très diversement situés. Par hasard, implacables, toutes les balances confirmèrent que les deux livres étaient bel et bien acquises, indéniables. Je suggérai alors quelle abandonne son service à une collègue qui, elle, au contraire, recherchait des « avantages ». Lola ne voulut rien entendre de ce compromis quelle considérait comme une honte et une véritable petite désertion dans son genre. Cest même à cette occasion quelle mapprit que son arrière-grand-oncle avait fait, lui aussi, partie de léquipage à tout jamais glorieux du Mayflower débarqué à Boston en 1677, et quen considération dune pareille mémoire, elle ne pouvait songer à se dérober, elle, au devoir des beignets, modeste certes, mais sacré quand même.

Toujours est-il que de ce jour, elle ne goûtait plus les beignets que du bout des dents, quelle possédait dailleurs toutes bien rangées et mignonnes. Cette angoisse de grossir était arrivée à lui gâter tout plaisir. Elle dépérit. Elle eut en peu de temps aussi peur des beignets que moi des obus. Le plus souvent à présent, nous allions nous promener par hygiène de long en large, à cause des beignets, sur les quais, sur les boulevards, mais nous nentrions plus au Napolitain, à cause des glaces qui font, elles aussi, engraisser les dames.

Jamais je navais rien rêvé daussi confortablement habitable que sa chambre, toute bleu pâle, avec une salle de bains à côté. Des photos de ses amis, partout, des dédicaces, peu de femmes, beaucoup dhommes, de beaux garçons, bruns et frisés, son genre, elle me parlait de la couleur de leurs yeux, et puis de ces dédicaces tendres, solennelles, et toutes, définitives. Au début, pour la politesse, ça me gênait, au milieu de toutes ces effigies, et puis on shabitue.

Dès que je cessais de lembrasser, elle y revenait, je ny coupais pas, sur les sujets de la guerre ou des beignets. La France tenait de la place dans nos conversations. Pour Lola, la France demeurait une espèce dentité chevaleresque, aux contours peu définis dans lespace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, jétais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait lenthousiasme. Chacun sa terreur. Cependant, comme elle était complaisante au sexe, je lécoutais sans jamais la contredire. Mais question dâme, je ne la contentais guère. Cest tout vibrant, tout rayonnant quelle maurait voulu et moi, de mon côté, je ne concevais pas du tout pourquoi jaurais été dans cet état-là, sublime, je voyais au contraire mille raisons, toutes irréfutables, pour demeurer dhumeur exactement contraire.

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