Tolstoy Leo - L'enfance et l'adolescence стр 19.

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Karl Ivanovitch s'habillait dans l'autre chambre; je vis porter chez lui un habit bleu et du linge.

Quand j'entrai chez lui, je le trouvai penché devant un petit miroir posé sur la

table; il tenait de ses deux mains le nœud de sa cravate flamboyante et tâchait de s'assurer que son menton rigoureusement rasé pouvait entrer dedans et en sortir librement.

Après avoir tiré nos habits sur nous dans tous les sens, il pria notre menin de lui rendre le même service, puis il nous conduisit vers notre grand'mère. Je ne peux m'empêcher de rire en me rappelant quel parfum de pommade nous exhalions tout le long de l'escalier.

Karl Ivanovitch tenait entre ses mains une petite boîte de sa fabrication; Volodia, son dessin, et moi, mes vers. Et tous les trois nous avions au bout de la langue le compliment que nous débiterions en présentant notre cadeau. A l'instant même où Karl Ivanovitch entr'ouvrit la porte du salon, nous aperçûmes le pope qui revêtait la chasuble, et les premières notes du Te Deum retentirent.

Grand'mère était déjà au salon; elle se tenait debout, le visage tourné vers la muraille, la taille recourbée; elle s'appuyait au dossier d'une chaise et priait avec ferveur. Mon père était auprès d'elle; il se retourna à notre entrée et sourit en nous voyant cacher furtivement nos présents et nous arrêter près de la porte, pour ne pas être remarqués. L'effet de surprise sur lequel nous avions compté était déjà perdu.

Comme la cérémonie touchait à sa fin, je me sentis envahi par un sentiment de timidité invincible et hébêtante; il me sembla que je n'aurais jamais le courage d'offrir ma pièce de vers, et je m'effaçai derrière le dos de Karl Ivanovitch. Celui-ci, après avoir exprimé ses félicitations dans les termes les plus choisis, fit passer la boîte de sa main droite dans sa main gauche et la présenta à grand'mère; puis il recula de quelques pas pour céder la place à mon frère.

Grand'mère parut enchantée de cette boîte garnie d'une bordure d'or, elle témoigna sa reconnaissance par un sourire des plus affectueux. Mais on voyait qu'elle ne savait où poser cette nouvelle acquisition, et évidemment dans le but de s'en débarrasser, elle attira l'attention de mon père sur la boîte et lui fit admirer avec quel art elle avait été fabriquée.

Mon père la passa à l'archi-prêtre qui parut non moins enchanté; il secoua l'objet, le retourna, regardant tantôt la boîte, tantôt l'artiste qui avait su exécuter ce chef-d'œuvre.

Volodia s'avança pour offrir son dessin et obtint également des louanges unanimes.

Mon tour était venu; grand'mère se tourna vers moi avec un sourire engageant.

Tous ceux qui ont souffert de la timidité savent que l'attente augmente ce malaise en proportion directe de sa durée, et que la résolution faiblit en proportion inverse du temps; autrement dit, plus l'attente est longue, plus la timidité devient insurmontable et plus la volonté fléchit.

Tout mon courage, tout ce qui me restait encore de volonté, m'abandonna lorsque Karl Ivanovitch et Volodia présentèrent leurs cadeaux. Ma timidité redoubla, il me sembla que tout mon sang refluait sans cesse de mon cœur vers mon cerveau et que je changeais à tout instant de couleur. De grosses gouttes de transpiration coulaient sur mon front et sur mon nez; les oreilles me brûlaient, une moiteur froide envahissait mon corps, frissonnant, et je piétinais sur place sans pouvoir avancer.

«Eh bien! Nicolas, montre nous ce que tu nous apportes: une boîte ou un dessin?»

Il n'y avait plus moyen de reculer; d'une main tremblante j'offris le fatal rouleau de papier tout chiffonné, mais la voix me fit défaut, et je restai devant grand'mère, immobile et muet.

Je ne pouvais me calmer à la pensée qu'au lieu du dessin qu'on attendait de moi, on allait lire devant tout le monde mes vers détestables, et par-dessus tout cette phrase: «comme une réelle mère» qui prouvait que je n'avais jamais aimé maman, et que je l'avais déjà oubliée.

Jamais je ne pourrai rendre toutes les souffrances que j'ai endurées pendant que grand'mère lisait à haute voix ma poésie; ne pouvant la déchiffrer, elle s'arrêta au milieu d'un vers pour regarder papa avec un sourire qui me parut moqueur, puis elle ne mettait pas le ton que j'aurais voulu, et, enfin, sans achever sa lecture à cause de sa faible vue, elle tendit à mon père la feuille de papier et le pria de relire mes vers du commencement à la fin.

Il me semblait qu'elle faisait tout cela parce qu'elle trouvait mes vers trop mauvais et parce que les lignes étaient penchées, et aussi pour que mon père lût lui-même le dernier vers qui prouvait que je n'avais point de cœur.

Je m'attendais à ce qu'il me souffletât avec le rouleau en me disant: «Vilain garçon, n'oublie pas ta mère et reçois le châtiment de ton insensibilité.» Mes prévisions ne furent pas réalisées; au contraire, quand mon père eut fini sa lecture, grand'mère s'écria:

«C'est charmant!» et elle me baisa au front.

La boîte, le dessin et les vers furent déposés, avec deux mouchoirs de batiste et une tabatière ornée du portrait de ma mère, sur un guéridon placé à côté du fauteuil voltaire où grand'mère se tenait de préférence.

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