Де Мюссе Альфред - La confession d'un enfant du siècle стр 14.

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pensais-je, cette consolation même me sera refusée? Je courais de tous côtés, frappant aux boutiques et criant: Du vin! du vin!

Enfin je trouvai un cabaret ouvert; je demandai une bouteille, et, sans regarder si elle était bonne ou mauvaise, je l’avalai coup sur coup; une seconde suivit, puis une troisième. Je me traitais comme un malade et je buvais par force, comme s’il se fût agi d’un remède ordonné par un médecin, sous peine de la vie.

Bientôt les vapeurs de la liqueur épaisse, qui sans doute était frelatée, m’environnèrent d’un nuage. Comme j’avais bu précipitamment, l’ivresse me prit tout à coup; je sentis mes idées se troubler, puis se calmer, puis se troubler encore. Enfin la réflexion m’abandonnant, je levai les yeux au ciel, comme pour me dire adieu à moi-même, et m’étendis les coudes sur la table.

Alors seulement je m’aperçus que je n’étais pas seul dans la salle. A l’autre extrémité du cabaret était un groupe d’hommes hideux, avec des figures hâves et des voix rauques. Leur costume annonçait qu’ils n’étaient pas du peuple, sans être des bourgeois; en un mot, ils appartenaient à cette classe ambiguë, la plus vile de toutes, qui n’a ni état, ni fortune, ni même une industrie, sinon une industrie ignoble, qui n’est ni le pauvre, ni le riche, et qui a les vices de l’un et la misère de l’autre.

Ils disputaient sourdement sur des cartes dégoûtantes; au milieu d’eux était une fille très jeune et très jolie, proprement mise, et qui ne paraissait leur ressembler en rien, si ce n’est par la voix, qu’elle avait aussi enrouée et aussi cassée, avec un visage de rose, que si elle avait été crieuse publique pendant soixante ans. Elle me regardait attentivement, étonnée sans doute de me voir dans un cabaret; car j’étais élégamment vêtu et presque recherché dans ma toilette. Peu à peu elle s’approcha; en passant devant ma table, elle souleva les bouteilles qui s’y trouvaient, et, les voyant toutes trois vides, elle sourit. Je vis qu’elle avait des dents superbes et d’une blancheur éclatante; je lui pris la main et la priai de s’asseoir près de moi; elle le fit de bonne grâce, et demanda, pour son compte, qu’on lui apportât à souper.

Je la regardais sans dire un mot et j’avais les yeux pleins de larmes; elle s’en aperçut et me demanda pourquoi. Mais je ne pouvais lui répondre; je secouais la tête, comme pour faire couler mes pleurs plus abondamment, car je les sentais ruisseler sur mes joues. Elle comprit que j’avais quelque chagrin secret, et ne chercha pas à en deviner la cause; elle tira son mouchoir, et, tout en soupant fort gaiement, elle m’essuyait de temps en temps le visage.

Il y avait dans cette fille je ne sais quoi de si horrible et de si doux, et une impudence si singulièrement mêlée de pitié, que je ne savais qu’en penser. Si elle m’eût pris la main dans la rue, elle m’eût fait horreur; mais il me paraissait si bizarre qu’une créature que je n’avais jamais vue, quelle qu’elle fût, vînt, sans me dire un mot, souper en face de moi et m’essuyer mes larmes avec son mouchoir, que je restais interdit, à la fois révolté et charmé. J’entendis que le cabaretier lui demandait si elle me connaissait; elle répondit qu’oui, et qu’on me laissât tranquille. Bientôt les joueurs s’en allèrent; et le cabaretier ayant passé dans son arrièreboutique après avoir fermé sa porte et ses volets au-dehors, je restai seul avec cette fille.

Tout ce que je venais de faire était venu si vite, et j’avais obéi à un mouvement de désespoir si étrange, que je croyais rêver et que mes pensées se débattaient dans un labyrinthe. Il me semblait, ou que j’étais fou, ou que j’avais obéi à une puissance surnaturelle.

Qui es-tu? m’écriai-je tout d’un coup, que me veux-tu? d’où me connais-tu? qui t’a dit d’essuyer mes larmes? Est-ce ton métier que tu fais et crois-tu que je veuille de toi? Je ne te toucherais pas seulement du bout du doigt. Que fais-tu là? réponds. Est-ce de l’argent qu’il te faut? Combien vends-tu cette pitié que tu as? Je me levai et voulus sortir; mais je sentis que je chancelais. En même temps, mes yeux se troublèrent, une faiblesse mortelle s’empara de moi, et je tombai sur un escabeau.

Vous souffrez, me dit cette fille en me prenant le bras; vous avez bu comme un enfant que vous êtes, sans savoir ce que vous faisiez. Restez sur cette chaise et attendez qu’il passe un fiacre dans la rue; vous me direz où demeure votre mère, et il vous mènera chez vous; puisque vraiment, ajouta-t-elle en riant, puisque vraiment vous me trouvez laide.

Comme elle parlait, je levai les yeux. Peut-être fut-ce l’ivresse qui me trompa; je ne sais si j’avais mal vu jusqu’alors ou si je vis mal en ce moment; mais je m’aperçus tout à coup que cette malheureuse portait sur son visage la ressemblance fatale de ma maîtresse. Je me sentis glacé à cette vue. Il y a un certain frisson qui prend l’homme aux cheveux; les gens du peuple disent que c’est la mort qui vous passe sur la tête, mais ce n’était pas la mort qui passait sur la mienne.

C’était la maladie du siècle, ou plutôt cette fille l’était ellemême, et ce fut elle qui, sous ces traits pâles et moqueurs, avec cette voix enrouée, vint s’asseoir devant moi au fond du cabaret.

Chapitre X

Au moment où je m’étais aperçu que cette fille ressemblait à ma maîtresse, une idée affreuse, irrésistible, s’était emparée de mon cerveau malade et je l’exécutai tout à coup.

Durant les premiers temps de nos amours, ma maîtresse était venue quelquefois me visiter à la dérobée. C’étaient alors des jours de fête pour ma petite chambre; les fleurs y arrivaient, le feu s’allumait gaiement, les rayons poudreux voyaient se préparer un bon souper; le lit avait aussi sa parure de noces pour recevoir la bienaimée. Souvent, assise sur mon canapé, sous la glace, je l’avais contemplée durant les heures silencieuses où nos cœurs se parlaient. Je la regardais, pareille à la fée Mab, changer en paradis ce petit espace solitaire où tant de fois j’avais pleuré. Elle était là, au milieu de tous ces livres, de tous ces vêtements épars, de tous ces meubles délabrés, entre ces quatre murs si tristes; elle brillait comme une pièce d’or dans toute cette pauvreté. Ces souvenirs, depuis que je l’avais perdue me poursuivaient sans relâche; ils m’ôtaient le sommeil. Mes livres, mes murs me parlaient d’elle; je ne pouvais les supporter. Mon lit me chassait dans la rue; je l’avais en horreur quand je n’y pleurais pas.

J’amenai donc là cette fille; je lui dis de s’asseoir en me tournant le dos; je la fis mettre demi-nue; puis j’arrangeai ma chambre autour d’elle comme autrefois pour ma maîtresse. Je plaçai les fauteuils là où ils étaient un certain soir que je me rappelais. En général, dans toutes nos idées de bonheur il y a un certain souvenir qui domine; un jour, une heure qui a surpassé tous les autres, ou, sinon, qui en a été comme le type, comme le modèle ineffaçable; un moment est venu, au milieu de tout cela, où l’homme s’est écrié comme Théodore, dans Lope de Véga: «Fortune! mets un clou d’or à ta roue.»

Ayant ainsi tout disposé, j’allumai un grand feu, et, m’asseyant sur mes talons, je commençai à m’enivrer d’un désespoir sans bornes. Je descendais jusqu’au fond de mon cœur, pour le sentir se tordre et se serrer. Cependant je murmurais dans ma tête une romance tyrolienne que ma maîtresse chantait sans cesse:

Altra volta gieri biele, Blanch’e rossa com’ un’ fiore; Ma ora no. Non son più biele Consumatis dal’ amore.

J’écoutais l’écho de cette pauvre romance résonner dans le désert de mon cœur. Je disais: Voilà le bonheur de l’homme; voilà mon petit paradis; voilà ma fée Mab: c’est une fille des rues. Ma maîtresse ne vaut pas mieux. Voilà ce qu’on trouve au fond du verre où on a bu le nectar des dieux; voilà le cadavre de l’amour.

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