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Vous la voyez tous les jours?
Je passe tous les jours à travers la propriété. Je n'ai pas d'autre sentier pour regagner la Seyne, à moins de faire un grand détour, et, dans ce pays-ci, où il n'y a ni murs d'enceinte, ni barrières, ni portes, on a droit de passage les uns chez les autres. Cela donne pourtant lieu à de grandes disputes quand on a des voisins fâcheux; mais, ici, ce n'est pas le cas. Toutes les fois que je passe, même bien discrètement, et le plus loin possible de la maison, la mère, l'enfant ou les domestiques courent après moi pour me faire politesse ou amitié. Mais allons voir votre héritage; c'est sur le chemin de la Seyne, à un petit quart d'heure de marche.
Vous savez que je ne veux pas troubler cette pauvre cohéritière que je ne connais pas, et qui peut bien avoir hérité des préventions de son père contre le mien, car, je vous l'ai dit, nous étions fort brouillés.
Bah! bah! elle verra bien que vous n'êtes pas un diable. Je la connais fort peu, mais assez pour qu'elle ne me jette pas à la porte. Elle ne passe pas pour une mauvaise créature d'ailleurs; c'est une grosse endormie, voilà tout.
Et, comme j'allais questionner M. Pasquali sur cette personne dont j'ignorais l'âge, le nom et les moeurs, il détourna ma pensée vers un sujet sur lequel deux ou trois fois déjà il m'avait entamé.
Parbleu! dit-il, il serait probablement bien facile de vous entendre avec elle. Si vous vouliez sa part, elle vous la céderait et s'en irait vivre dans son vrai pays. Pourquoi diable, ayant ici un coin de terre, n'y installez-vous pas vos vieux parents? Ils y vivraient peut-être plus longtemps que dans votre froide Auvergne: vous viendriez les y voir quelquefois, et je vous aurais pour assez proche voisin, ce qui ferait bien mes affaires, vu que vous me plaisez beaucoup.
Comme je discutais l'excellence de son climat, sur lequel il se faisait, au reste, peu d'illusions, nous passâmes au pied du fort Napoléon, l'ancien fort Caire, dont la prise assura celle de Toulon et fut le premier exploit militaire et stratégique du jeune Bonaparte en 93. Je ne pus résister au désir de gravir le talus rocheux qui nous séparait du fort à travers les chênes-liéges, les pins et les innombrables touffes de bruyère arborescente qui commençaient à ouvrir leurs panaches blancs. Nous atteignîmes le sommet de la colline, et je contemplai une autre vue moins gracieuse, mais plus immense que celle de Tamaris, toute la chaîne calcaire des montagnes de la Sainte-Baume, la petite rade de Toulon et la ville en face de moi, à l'ouest une échappée sur les côtes pittoresques de la Ciotat.
Montrez-moi la batterie des hommes sans peur, dis-je à M. Pasquali.
Ma foi, répondit-il, j'avoue que je ne sais pas où elle est, et je doute que quelqu'un le sache aujourd'hui. Les bois abattus à l'époque du siége de Toulon ont repoussé, et, par là-bas, car ce doit être par là-bas, au sud-ouest, il n'y a que des sentiers perdus.
Cherchons.
Ah! bah! que voulez-vous chercher? Les paysans ne vous en diront pas le premier mot. Vous ne vous figurez pas comme on aime peu à revenir sur le passé dans ce pays-ci.
Oui, trop de passions et d'intérêts ont été aux prises dans ces temps tragiques. On craint de se quereller avec un ami dont le grand-père a été tué par votre grand-oncle, ou réciproquement.
C'est précisément cela.
Mais, moi, repris-je, moi qui n'ai eu ici personne de tué, moi dont le père était soldat à la batterie des hommes sans peur, je tiens à voir l'emplacement, et, d'après ses récits, je parierais que je le reconnaîtrai!
Eh bien, allons-y; mais votre propriété?
Ma propriété m'intéresse beaucoup moins. Je la verrai au retour, s'il n'est pas trop tard.
Alors, reprit M. Pasquali, il nous faut descendre la côte en ligne droite et suivre le chemin creux de l'Évescat, parce que je suis sûr que les corps français républicains ont dû passer par là pour aller assaillir le fort, pendant qu'une autre colonne partie de la Butte-des-Moulins passait par la Seyne.
Nous suivîmes pendant vingt minutes le petit chemin bas, ombragé et mystérieux qu'il désignait, puis pendant vingt minutes encore un sentier qui remontait vers des collines, et nous entrâmes à tout hasard dans un bois de pins, de liéges et de bruyère blanche de la même nature que celui du fort. Un sentier tracé par des troupeaux dans le fourré nous conduisit à une palombière. Dix pas plus loin, pénétrant à tour de bras à travers des buissons épineux, nous trouvâmes les débris d'un four à boulets rouges et les buttes régulières bien apparentes de la fameuse batterie; les arbres et les arbustes avaient poussé tout à l'entour, mais ils avaient respecté la terre végétale sans profondeur qui avait été remuée et recouverte de fragments de schiste. Nous pûmes suivre, retrouver et reconstruire tout le plan des travaux et ramasser des débris de forge et de projectiles. En face de nous, à portée de boulet, nous apercevions le fort à travers les branches; un peu plus loin, d'énormes blocs de quartz portés par des collines vertes avaient été soulevés par la nature dans un désordre pittoresque; puis, à la lisière du bois, une vallée charmante d'un aspect sauvage et mélancolique que le soleil bas couvrait d'un reflet violet; les montagnes, la mer au loin; autour de nous, un troupeau de chèvres d'Afrique couleur de caramel, gardées par une belle petite fille de cinq ans, qui, chose fantastique et comme fatale, ressemblait d'une manière saisissante à une médaille du premier consul.
Impératrice romaine, m'écriai-je, que diable faites-vous ici?
Elle s'appelle Rosine, répondit la mère de l'enfant en sortant des bruyères.
Et comment s'appelle l'endroit où vous êtes?
Roquille.
Et la batterie?
Il n'y a pas de batterie.
Personne ne vient se promener dans ce bois?
Personne; mais on vient là-bas chez moi pour boire de bon lait; en souhaitez-vous? Tenez, voilà une chèvre blonde qui me rapporte un franc par jour. Croyez-vous que c'est là une chèvre!
Le jour tombait, nous nous fîmes montrer un sentier pour gagner la Seyne à vol d'oiseau. J'y pris congé à la hâte de mon aimable compagnon de promenade. Il rentrait à son bord, c'est-à-dire dans sa maison de citadin, et j'avais à me presser pour ne pas manquer le dernier départ du petit steamer-omnibus qui, à chaque heure du jour, transporte en vingt minutes à Toulon la nombreuse et active population ouvrière et bourgeoise occupée ou intéressée aux travaux des ateliers de construction marine.
A peine eus-je retrouvé la Florade, qui m'attendait sur le port avec une anxiété à laquelle je ne donnai pas en ce moment l'attention voulue, que je lui parlai de ma découverte et de l'abandon où j'avais trouvé la batterie des hommes sans peur; mais il était distrait, et il n'écoutait pas.
Avez-vous enfin vu votre propriété? me dit-il.
Non, je n'ai pas eu le temps.
Ah! vous n'avez pris alors aucun renseignement sur la valeur de votre lot?
Si fait! Est-ce que cela vous intéresse?
A cause de vous oui! Combien ça vaut-il?
Quinze mille.
Diable! c'est trop cher!
Vous croyez? Moi, je n'en sais rien.
Je ne discute pas la valeur, du moment que c'est le papa Pasquali
Auriez-vous par hasard l'intention d'acheter?
Je l'avais, je ne l'ai plus.
Que ne le disiez-vous? Vous auriez fait le prix vous-même.
Moi, je n'y entends rien, et je m'en serais rapporté au parrain. Je m'étais imaginé que c'était une affaire de deux ou trois mille francs; mais la différence est trop grande. Je n'ai pas le sou, je n'attends aucun héritage, il n'y faut plus songer.