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Je sais que je nai pas le droit dêtre jaloux. Aussi, ce que je souffre parfois, je ne vous le dirai pas. Mais je mafflige (cela mest permis) de vous voir entourée de cette lugubre influence. Vous, déjà si triste, si découragée, vous quil ne faudrait entretenir que despoir et de douces promesses, vous voilà sous le contact dune existence flétrie et désolée. Car cet homme est desséché par le souffle des passions; aucune fraîcheur de jeunesse ne colore plus ses traits pétrifiés, sa bouche ne sait plus sourire, son teint ne sanime jamais; il parle, il marche, il agit par habitude, par souvenir. Mais le principe de la vie est depuis longtemps éteint dans sa poitrine. Je suis sûr de cela, madame; jai beaucoup observé cet homme, jai percé le mystère dont il senveloppe. Sil vous dit quil vous aime, il ment! Il ne peut plus aimer.
Mais celui qui ne sent rien ne peut-il rien inspirer? Cest une terrible question que je débats depuis longtemps, depuis que je vis, depuis que je vous aime. Je ne puis me décider à croire que tant damour et de poésie émane de vous sans que votre âme en recèle le foyer. Cet homme jette tant de froid par tous les pores, il imprime à tout ce qui lapproche une telle répulsion, que son exemple me console et mencourage. Si vous aviez le cœur mort comme lui, je ne vous aimerais pas, jaurais horreur de vous, comme jai horreur de lui.
Et cependant, oh! dans quel inextricable dédale ma raison se débat! vous ne partagez pas lhorreur quil minspire. Vous semblez, au contraire, attirée vers lui par une invincible sympathie. Il y a des instants où, le voyant passer avec vous au milieu de nos fêtes, vous deux si pâles, si graves, si distraits au milieu de la danse qui tournoie, des femmes qui rient, et des fleurs qui volent, il me semble que, seuls parmi nous tous, vous pouvez vous comprendre. Il me semble quune douloureuse ressemblance sétablit entre vos sensations et même entre les traits de votre visage. Est-ce le sceau du malheur qui imprime à vos sombres fronts cet air de famille; ou cet étranger, Lélia, serait-il vraiment votre frère? Tout, dans votre existence, est si mystérieux que je suis prêt à toutes les suppositions.
Oui, il y a des jours où je me persuade que vous êtes sa sœur. Eh bien! je veux le dire, pour que vous compreniez que ma jalousie nest ni étroite ni puérile, je ne souffre pas moins avec cette idée. Je ne suis pas moins blessé de la confiance que vous lui montrez et de lintimité qui règne entre lui et vous, vous si froide, si réservée, si méfiante parfois, et qui ne lêtes jamais pour lui. Sil est votre frère, Lélia, quel droit a-t-il de plus que moi sur vous? Croyez-vous que je vous aime moins purement que lui? Croyez-vous que je pourrais vous aimer avec plus de tendresse, de sollicitude et de respect, si vous étiez ma sœur? Oh! que ne lêtes-vous! vous nauriez de moi nulle défiance, vous ne méconnaîtriez pas à chaque instant le sentiment chaste et profond que vous minspirez! Naime-t-on pas sa sœur avec passion, quand on a lâme passionnée et une sœur comme vous, Lélia! Les liens du sang, qui ont tant de poids sur les natures vulgaires, que sont-ils au prix de ceux que nous forge le ciel dans le trésor de ses mystérieuses sympathies?
Non, sil est votre frère, il ne vous aime pas mieux que moi, et vous ne lui devez pas plus de confiance quà moi. Quil est heureux, le maudit, si vous vous plaisez à lui dire vos souffrances, et sil a le pouvoir de les adoucir! Hélas! vous ne maccordez pas seulement le droit de les partager! Je suis donc bien peu de chose! Mon amour a donc bien peu de prix! Je suis donc un enfant bien faible et bien inutile encore, puisque vous avez peur de me confier un peu de votre fardeau! Oh! je suis malheureux, Lélia! car vous lêtes, vous, et vous navez jamais versé une larme dans mon sein. Il y a des jours où vous vous efforcez dêtre gaie avec moi, comme si vous aviez peur de mêtre à charge en vous livrant à votre humeur. Ah! cest une délicatesse bien insultante, Lélia, et qui ma fait souvent bien du mal! Avec lui vous nêtes jamais gaie. Voyez si jai sujet dêtre jaloux!
VIII
Jai montré votre lettre à lhomme quon nomme ici Trenmor, et dont moi seule connais le vrai nom. Il a pris tant dintérêt à votre souffrance, et cest un homme dont le cœur est si compatissant (ce cœur que vous croyez mort!) quil ma autorisée à vous confier son secret. Vous allez voir que lon ne vous traite pas comme un enfant, car ce secret est le plus grand quun homme puisse confier à un autre homme.
Et dabord sachez la cause de lintérêt que jéprouve pour Trenmor. Cest que cet homme est le plus malheureux que jaie encore rencontré; cest que, pour lui, il nest point resté au fond du calice une goutte de lie quil nait fallu épuiser; cest quil a sur vous une immense, une incontestable supériorité, celle du malheur.
Savez-vous ce que cest que le malheur, jeune enfant? Vous entrez à peine dans la vie, vous en supportez les premières agitations, vos passions se soulèvent, accélèrent les mouvements de votre sang, troublent la paix de votre sommeil, éveillent en vous des sensations nouvelles, des inquiétudes, des tourments, et vous appelez cela souffrir! Vous croyez avoir reçu le grand, le terrible, le solennel baptême du malheur! Vous souffrez, il est vrai, mais quelle noble et précieuse souffrance que celle daimer! De combien de poésie nest-elle pas la source! Quelle est chaleureuse, quelle est productive, la souffrance quon peut dire et dont on peut être plaint!
Mais celle quil faut renfermer sous peine de malédiction, celle quil faut cacher au fond de ses entrailles comme un amer trésor, celle qui ne vous brûle pas, mais qui vous glace; qui na pas de larmes, pas de prières, pas de rêveries; celle qui toujours veille froide et paralytique au fond du cœur! celle que Trenmor a épuisée, cest celle-là dont il pourra se vanter devant Dieu au jour de la justice! car devant les hommes il faut sen cacher. Écoutez lhistoire de Trenmor.
Il entra dans la vie sous de funestes auspices, quoique aux yeux des hommes son destin fût digne denvie. Il naquit riche, mais riche comme un prince, comme un favori, comme un juif. Ses parents sétaient enrichis par labjection du vice; son père avait été lamant dune reine galante; sa mère avait été la servante de sa rivale; et comme ces turpitudes étaient habillées de pompeuses livrées, comme elles étaient revêtues de titres pompeux, ces courtisans abjects avaient causé beaucoup plus denvie que de mépris.
Trenmor aborda donc le monde de bonne heure et sans obstacle: mais, à lâge où une sorte de honte naïve et de crainte modeste fait hésiter au seuil, son âme sans jeunesse sapprochait du banquet sans trouble et sans curiosité; cétait une âme inculte, ignorante, et déjà pleine dinsolents paradoxes et daveuglements superbes. On ne lui avait pas donné la connaissance du bien et du mal: sa famille sen fût bien gardée, dans la crainte dêtre par lui méprisée et reniée. On lui avait appris comment on dépense lor en plaisirs frivoles, en ostentation stupide. On lui avait créé tous les faux besoins, enseigné tous les faux devoirs qui causent et alimentent la misère des riches. Mais si on put le tromper sur les vertus nécessaires à lhomme, on ne put du moins changer la nature de ses instincts. Là le travail démoralisateur fut forcé de sarrêter; là le souffle humain de la corruption vint échouer contre la divine immortalité de la création intellectuelle. Le sentiment de la fierté, qui nest autre que le sentiment de la force, se révolta contre les faits extérieurs. Trenmor vit le spectacle de la servitude, et il ne put le souffrir, parce que tout ce qui était faible lui faisait horreur. Forcé daccepter lignorance de toute vertu, il trouva en lui-même de quoi repousser tout ce qui sentait le mensonge et la peur. Nourri dans les faux biens, il napprit que la débauche et la vanité qui servent à les perdre; il ne comprit ni ne toléra linfamie qui les amasse et les renouvelle.