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Mais le fourbe s'est pris dans son propre piège, il m'a livré enfin le point le plus sensible de sa haine. Je vous punirai, ô imposteurs! je vous ferai partager mes souffrances; je vous ferai connaître l'inquiétude, et l'insomnie, et la peur de la honte Je suspendrai le châtiment à un cheveu, et je le ferai planer sur ta tête blanche, à vieux Jules! jusqu'à ton dernier soupir. Tu m'avais soigneusement caché l'existence de ce jeune homme! ce sera là ma consolation, la réparation de l'iniquité à laquelle on m'associe! Pauvre parent! pauvre victime, toi aussi! Errant, vagabond, criblé de dettes, plongé dans la débauche, disent-ils, avili, dépravé, perdu, hélas! peut-être. La misère dégrade ceux qu'on élève dans le besoin des honneurs et dans la soif des richesses. Et le cruel vieillard s'en réjouit! Il triomphe de voir son petit-fils dans l'abjection, parce que le père de cet infortuné a osé contrarier ses volontés absolues, qui sait? dévoiler quelqu'une de ses turpitudes, peut-être! Eh bien! je te tendrai la main, moi qui suis dans le fond de mon âme plus avili et plus malheureux que lui encore; je m'efforcerai de te retirer du bourbier, et de purifier ton âme par une amitié sainte. Si je n'y réussis pas, je comblerai du moins par mes richesses l'abîme de ta misère, je te restituerai ainsi l'héritage qui t'appartient; et, si je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes peut-être, et que je rougis de porter à ta place, je m'efforcerai du moins de détourner sur toi la faveur des rois, dont tous les hommes sont jaloux. Mais quel nom porte-t-il? Et où le trouverai-je? Je le saurai: je dissimulerai, je tromperai, moi aussi! Et quand la confiance et l'amitié auront rétabli l'égalité entre lui et moi, ils le sauront!.. Leur inquiétude sera poignante. Puisque tu m'insultes, ô vieux Jules! puisque tu crois que la chasteté m'est si pénible, ton supplice sera d'ignorer à quel point mon âme est plus chaste et ma volonté plus ferme que tu ne peux le concevoir!..
Allons! du courage! Mon Dieu! mon Dieu! vous êtes le père de l'orphelin, l'appui du faible, le défenseur de l'opprimé!
FIN DU PROLOGUEPREMIÈRE PARTIE
Une taverneSCÈNE PREMIÈRE
GABRIEL, MARC, GROUPES attablés; L'HÔTE, allant et venant; puis LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTEGABRIEL, s'asseyant à une tableMarc! prends place ici, en face de moi; assis, vite!
MARC, hésitant à s'asseoirMonseigneur ici?..
GABRIELDépêche! tous ces lourdauds nous regardent. Sois un peu moins empesé Nous ne sommes point ici dans le château de mon grand-père. Demande du vin.
(Marc frappe sur la table. L'hôte s'approche.)L'HÔTEQuel vin servirai-je à vos excellences?
MARC, à GabrielQuel vin servira-t-on à Votre Excellence?
GABRIEL, à l'hôteBelle question! pardieu! du meilleur.
( L'hôte n'éloigne. A Marc.)Ah çà! ne saurais-tu prendre des manières plus dégagées? Oublies-tu où nous sommes, et veux-tu me compromettre?
MARCJe ferai mon possible Mais en vérité je n'ai pas l'habitude Êtes-vous bien sûr que ce soit ici?..
GABRIELTrès-sûr.. Ah! le local a mauvais air, j'en conviens; mais c'est la manière de voir les choses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu d'aplomb.
MARCJe souffre de vous voir ici!.. Si quelqu'un allait vous reconnaître
GABRIELEh bien! cela ferait le meilleur effet du monde.
GROUPE D'ÉTUDIANTS. UN ÉTUDIANTGageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser et lui avouer ses dettes entre deux vins.
AUTRE ÉTUDIANTCela? C'est un garçon rangé. Rien qu'aux plis de sa fraise on voit que c'est un pédant.
UN AUTRELequel des deux?
DEUXIÈME ÉTUDIANTL'un et l'autre.
MARC, frappant sur la tableEh bien! ce vin?
GABRIELA merveille! frappe plus fort.
GROUPE DE SPADASSINS. PREMIER SPADASSINCes gens-là sont bien pressés! Est-ce que la gorge brûle à ce vieux fou?
SECOND SPADASSINIls sont mis proprement.
TROISIÈME SPADASSINHein! un vieillard et un enfant! quelle heure est-il?
PREMIER SPADASSINOccupe l'hôte, afin qu'il ne les serve pas trop vite. Pour peu qu'ils vident deux flacons, nous gagnerons bien minuit.
DEUXIÈME SPADASSINIls sont bien armés.
TROISIÈME SPADASSINBah! l'un sans barbe, l'autre sans dents.
(Astolphe entre.)PREMIER SPADASSINOuf! voilà ce ferrailleur d'Astolphe. Quand serons-nous débarrassés de lui?
QUATRIÈME SPADASSINQuand nous voudrons.
DEUXIÈME SPADASSINIl est seul ce soir.
QUATRIÈME SPADASSINAttention!
(Il montre les étudiants, qui se lèvent.)LE GROUPE D'ÉTUDIANTS. PREMIER ÉTUDIANTVoilà le roi des tapageurs, Astolphe. Invitons-le à vider un flacon avec nous; sa gaieté nous réveillera.
DEUXIÈME ÉTUDIANTMa foi, non. Il se fait tard; les rues sont mal fréquentées.
PREMIER ÉTUDIANTN'as-tu pas ta rapière?
DEUXIÈME ÉTUDIANTAh! je suis las de ces sottises-là. C'est l'affaire des sbires, et non la nôtre, de faire la guerre aux voleurs toutes les nuits.
TROISIÈME ÉTUDIANTEt puis je n'aime guère ton Astolphe. Il a beau être gueux et débauché, il ne peut oublier qu'il est gentilhomme, et de temps en temps il lui prend, comme malgré lui, des airs de seigneurie qui me donnent envie de le souffleter.
DEUXIÈME ÉTUDIANTEt ces deux cuistres qui boivent là tristement dans un coin me font l'effet de barons allemands mal déguisés.
PREMIER ÉTUDIANTDécidément le cabaret est mal composé ce soir. Partons.
(Ils paient l'hôte et sortent. Les spadassins suivent tous leurs mouvements. Gabriel est occupé à examiner Astolphe qui s'est jeté sur un banc d'un air farouche, les coudes appuyés sur la table, sans demander à boire et sans regarder personne.)
MARC, bas à GabrielC'est un beau jeune homme; mais quelle mauvaise tenue! Voyez, sa fraise est déchirée et son pourpoint couvert de taches.
GABRIELC'est la faute de son valet de chambre. Quel noble front! Ah! si j'avais ces traits mâles et ces larges mains!..
PREMIER SPADASSIN, regardant par la fenêtreIls sont loin Si ces deux benêts qui restent là sans vider leurs verres pouvaient partir aussi
DEUXIÈME SPADASSINLui chercher querelle ici? L'hôte est poltron.
TROISIÈME SPADASSINRaison de plus.
DEUXIÈME SPADASSINIl criera.
QUATRIÈME SPADASSINOn le fera taire.
(Minuit sonne.)(Astolphe frappe du poing sur la table. Les sbires l'observent alternativement avec Gabriel, qui ne regarde qu'Astolphe.)MARC, bas à GabrielIl y a là des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup.