Vous êtes fatiguée, mademoiselle, dit-il, ce n'est pas un beau temps pour s'arrêter en route. Je vous en préviens, une pleurésie est bientôt prise.
Ce n'était pas la fatigue qui retenait Éva en arrière, c'était la masse de souvenirs qui l'écrasait.
Puis, plus elle approchait, plus la maison lui apparaissait morne, sombre et solitaire.
Enfin on atteignit les quelques marches qui conduisaient à la porte.
Le commissionnaire déposa sa malle sur la première marche.
Faut-il frapper ou sonner? demanda-t-il.
Éva se rappela qu'elle avait l'habitude de frapper d'une certaine façon.
Non, dit-elle, restez là, je frapperai moi-même.
En montant l'escalier, ses genoux tremblaient; en mettant la main sur le marteau, sa main était aussi froide que le marteau.
Elle frappa deux coups rapprochés, puis un coup un peu plus espacé, et elle attendit.
Un hibou qui avait son refuge dans le grenier au-dessus du laboratoire de Jacques, répondit seul par son ululement.
Ô mon Dieu! murmura-t-elle.
Elle frappa une seconde fois; pour mieux voir, en même temps, le commissionnaire levait sa lanterne.
En ce moment, le hibou, attiré par la lumière, passa entre la lanterne et Éva.
Éva sentit le vent de son aile.
Elle poussa un faible cri.
Le commissionnaire eut peur, il laissa tomber la lanterne, qui s'éteignit.
Il la ramassa; une lumière brillait à travers une petite fenêtre étroite et basse.
Je vais aller rallumer ma lanterne, dit-il.
Non, restez, fit Éva en lui mettant la main sur l'épaule; il me semble que j'entends du bruit dans la maison.
En effet, on venait d'entendre le bruit d'une porte qui se refermait; puis un pas lourd qui descendait lentement l'escalier.
Ce pas s'approcha de la porte. Éva était muette et tremblante comme s'il s'agissait de sa vie.
Qui est là? demanda une voix tremblante.
Moi, Marthe, moi! répondit Éva d'une voix joyeuse.
Ô mon Dieu, notre chère demoiselle! s'écria la vieille femme, qui avait reconnu la voix d'Éva après trois ans d'absence.
Et elle ouvrit vivement la porte.
Et le docteur? demanda-t-elle.
Il vit, répondit Éva; il se porte bien. Dans quelques jours il sera ici.
Qu'il revienne! Que je le revoie et que je meure! dit la vieille Marthe. Voilà tout ce que je demande à Dieu.
Il avait poussé un soupir.
Peut-être était-il triste d'avoir été si vite et si bien obéi.
Il fit venir une marchande à la toilette, lui donna tous les vêtements qu'Éva portait sur elle lorsqu'elle s'était jetée à la Seine, jusqu'aux bas et aux souliers, et lui ordonna en échange de donner 10 francs
au premier pauvre qu'elle rencontrerait.
Mais il remit et renferma dans son portefeuille la lettre du marquis de Chazelay.
Puis il s'enferma dans la chambre d'Éva, où il s'était fait servir d'avance son souper, déroula le manuscrit et commença de lire.
Le titre du premier chapitre était: En France.
IX LE MANUSCRIT
I
Je lui dois tout. Avant lui je ne voyais pas, je n'entendais pas, je ne pensais pas; j'étais comme ces âmes que Jésus a tirées des limbes, c'est-à-dire des lieux bas , pour les conduire au soleil.
Aussi, malheur à moi si j'oubliais jamais, ne fût-ce qu'une seconde, celui à qui je dois tout!
(Arrivé là de sa lecture, Jacques poussa un soupir, laissa tomber sa tête sur sa main, et une larme glissa de ses paupières sur le manuscrit. Il l'essuya avec son mouchoir, s'essuya les yeux et se remit à lire.)
Le coup était d'autant plus violent qu'il était plus inattendu.
Une heure avant l'arrivée du marquis de Chazelay, je n'ai pas encore le courage d'appeler mon père cet homme que je ne connais que par la douleur, il n'y avait pas d'être plus heureux que moi. Une heure après qu'il m'eût séparée de mon Jacques, il n'y eut pas de créature plus malheureuse.
J'étais folle de douleur, plus que folle, idiote. On eût dit que Jacques avait gardé avec lui toutes les idées que, avec si grand'peine, pendant sept ans, il m'avait fait entrer dans le cerveau.
On m'emmena au château de Chazelay.
Du château de Chazelay, de ses appartements immenses, de ses meubles splendides, de ses portraits de famille, je ne me souviens que d'une simple peinture.
C'était le portrait d'une femme en robe de bal.
On me le montra en disant:
Voilà le portrait de ta mère!
Où est-elle, ma mère? demandai-je.
Elle est morte.
Comment?
Un soir qu'elle s'habillait pour aller à une fête, le feu prit à sa robe; elle se sauva d'appartement en appartement, le vent activa la flamme, elle tomba étouffant quand on vint à elle pour la secourir.
Il y avait une tradition dans les environs que, si quelque malheur devait arriver à l'un des habitants du château, on entendait des cris et l'on voyait la nuit, à travers les fenêtres, tournoyer des flammes.
On ne parlait que de la chasteté de sa vie, que du bien qu'elle faisait, que de la reconnaissance des pauvres gens pour elle.
C'était tout à la fois une sainte et une martyre.
Dans la situation d'esprit où j'étais, ma mère m'apparaissait comme mon seul refuge; c'était mon intermédiaire naturel auprès du Seigneur.